Nous sommes trois femmes, trois professeurs de Lettres réunies par l'amitié, un long travail en commun, et une même ambition dans le quotidien du métier.
Nous créons ce blog, sous la forme d'un abécédaire,
pour donner de l' intelligibilité à ce que nous avons vécu,
pour cerner la singularité, en matière d'enseignement, de notre génération, celle de 68,
pour vous livrer les échos de la petite voix qui nous accompagnait sans cesse dans la confusion du non-dit, et le brouhaha de la parole.

A vous de stimuler vos souvenirs, de réagir à ces propos, de traiter à votre tour le... cas de l'École!





Counters


Free Counter

lundi 13 juillet 2009

Depuis le 31 octobre 2008, notre blog s'est tu !
Nous avons écrit ce que nous avions dans la tête et dans le coeur sur l'Education Nationale que nous avons bien connue !
Nous avons eu peu d'échos sur nos textes, et nous le regrettons, mais ce blog nous a permis de faire le point sur notre expérience commune, et de faire le pont avec d'autres activités qui n'ont que peu de relations avec l'enseignement.
 Si vous vous intéressez à notre parcours,  vous pouvez vous rendre sur un autre blog dont voici le titre : On s'étonne
et dont voici l'adresse :  http://triolude.blogspot.com/

vendredi 31 octobre 2008

Une Institution hypocrite

L’institution Education Nationale ressemble de loin à une maison plutôt pimpante, dont les murs et cloisons de papier mâché font illusion, pourvu que le vent ne souffle pas trop fort, tant que la pluie ne vient pas délaver ses couleurs et miner ses fondations.

Pénétrons dans ce bâtiment, et ouvrons la porte de la salle où se déroule Le sacro saint Conseil de classe…

Les parents et les élèves qui siègent dans ces conseils ont une parole muselée le plus souvent.
Les professeurs, eux, manifestent plus ou moins clairement leur impuissance à résoudre les problèmes des élèves en échec, ou à les guider vers des solutions.
Le fonctionnement du CC est d’une grande hypocrisie : tout le monde fait semblant de croire en l’utilité (pour les élèves) d’un tel système. Mais, en fait, sa justification la plus visible semble être seulement d’affirmer publiquement le pouvoir de l’institution.

De même, à l’intérieur de l’institution, quand un professeur a, comme on dit pudiquement, « des problèmes de discipline », il ne rencontre que le silence gêné de ses pairs, et l’incapacité du personnel administratif à lui apporter la moindre aide.


Quand les professeurs expriment leurs critiques (raisonnée et raisonnable) sur les programmes, ou le bac, ou la notation, ils ne sont pas entendus par leur hiérarchie : ils sont parfois consultés, mais leurs avis sont ignorés le plus souvent.

Une hypocrisie similaire préside au fonctionnement du bac : ainsi, les notes que le correcteur, en conscience, estime justes sont parfois, et de plus en plus souvent, soumises à une sorte de péréquation et l’on constate donc que, quelle que soit la difficulté de l’épreuve, ou quel que soit le niveau des copies, la moyenne reste à peu près identique…
Pire encore, il nous est souvent arrivé de juger les sujets de bac mal formulés, les questions impossibles à bien comprendre ou bien trop difficiles à traiter: dans ce cas, on fait mine de rien : on note généreusement « pour que l’élève ne soit pas lésé », ce qui relève d’une excellente intention, mais, en chemin, on s’aperçoit que, encore une fois, tout le travail d’évaluation perd son sens pour l’élève et pour le professeur.
Seules, les apparences sont sauves!

Au bout du compte, on voit que, très artificiellement, l’autorité, et le pouvoir des enseignants sont sauvegardés, mais chacun sait bien, en son for intérieur, la faiblesse et la fragilité de cette construction.

mardi 21 octobre 2008

L'inspection

Temps exceptionnel ( moins d’une dizaine de fois dans une carrière) où se réfractent toutes les contradictions, tous les fantasmes et toutes les impérities du métier et du système :

- Peu fréquente mais vécue comme une menace qui peut s’abattre à tout moment

- Peu d’effets réels sur la condition du prof mais redoutée parce que tout le sens du travail du prof et toute son image personnelle sont en jeu

-Objet d’une attente forte et perçue comme inutile
attente forte de reconnaissance, de conseils, d’une réflexion sérieuse
attente presque toujours déçue
les jugements sont en général mesurés et courtois mais le prof sait bien qu’il s’agit de la langue de bois et qu’il convient de décortiquer avec minutie le dit et surtout le non dit.
des injonctions qui n’émanent pas d’une vraie discussion et ne peuvent entraîner la satisfaction de voir s’ouvrir des perspectives d’efficacité accrue. Les inspecteurs s’étonnent sans doute de ne pas être suivis mais ils semblent ignorer bien souvent la règle universelle valable pour les élèves comme pour les adultes selon laquelle on ne peut exécuter que ce que l’on comprend et auquel on adhère . or cette adhésion demande le temps de la discussion et de la réflexion—temps toujours refusé pour des raisons matérielles(surcharge de l’emploi du temps des inspecteurs ) et plus profondes ( dialoguer c’est accepter de mettre en cause son autorité).

l’inspection passée , le prof , sauf s’il a été encensé par l’inspecteur , est tenté à la fois de rejeter les reproches faits (peut-on bien évaluer quelqu’un en une heure ? mes raisons n’ont pas été entendues…) et, de façon schizophrénique, de reconnaître une vérité à ce regard extérieur qu’il appelle de ses vœux et qui est le seul dont il dispose pour s’évaluer lui-même ;en même temps il reconnaît la validité de ce jugement liée à la structure hiérarchique et à la supériorité intellectuelle consacrée par la fonction d’inspecteur.

- Peur parmi les peurs du prof :qu’il l’avoue ou non tout prof est saisi de peur ; celle intacte de l’enfant qui craint d’être interrogé, de ne pas savoir faire, la peur de l’examen, la peur du Père autant dire ! et ce pour une raison bien simple c’est tout son travail et son image qui sont mis en jeu ; le sens même de sa vie de prof dans un contexte de solitude. Comportement infantile ? sans doute mais force est de constater que le système lui-même fait perdurer cette situation

- Un grand vide : des pratiques qui permettraient que l’évaluation individuelle s’élabore aussi à travers un travail collectif et du travail en équipe ;mais ne rêvons pas ; cela supposerait du temps donc de l’argent, davantage d’inspecteurs etc…

- Une hypocrisie : le travail qui consisterait à sanctionner les enseignants dangereux ou totalement incompétents (il y en a peu mais ils existent) n’est pas fait ; l’inspecteur n’a pas le pouvoir de régler ces problèmes ; il contribue à l’élaboration du dossier mais les mesures prises sont rarement à la mesure des problèmes .

-

Le travail en groupe

Une chance : avoir trouvé une puis deux collègues avec qui échanger, travailler dans les mêmes dispositions d’esprit, les mêmes ambitions, le même sens accordé au métier .

Une formation : auto formation , lectures, « travaux pratiques », expérimentation suppléant les manques évidents de notre formation antérieure.

Une condition pour avoir l’assurance nécessaire pour affronter les difficultés

Un enrichissement, selon le principe toujours vérifié qu’on est plus intelligent à plusieurs que seul, si l’on accepte de jouer le jeu de l’échange véritable, sans vanité, sans nombrilisme.

Une connaissance de soi meilleure par la confrontation avec la pensée et l’affectivité des autres.

Un plaisir : celui de chercher et d’approfondir le travail non dans la compétition mais dans l’émulation, celui de découvrir chez les autres des lectures différentes, des interprétations multiples, les vies plurielles des textes .

L'échappée belle

Devenus profs dans la période inquiète de l'après - mai 68 nous étions désireux de faire de nos élèves des citoyens lucides, libres et responsables sûrs que la culture était le meilleur moyen d'y parvenir et que la démocratisation s'imposait à l'horizon de cet avenir que nous ne pouvions encore imaginer que meilleur.Pourtant "la réaction" prédisait que les profs se soumettraient à la démagogie et deviendraient des "animateurs".
Il n'en fut rien.
Au contraire nous sommes progressivement devenus plus exigeants, rigoureux , efficaces.
Arrivés à la fin de notre carrière, nous nous interrogeons sur l'avenir dont nous ne sommes plus du tout sûrs qu'il sera meilleur.
Réflexe du 3° âge pour qui automatiquement "c'était mieux avant"...?
Sans doute mais réponse quand même insuffisante car la question de l'avenir de l'école se pose à l'intérieur d'une réflexion sur l'évolution de nos sociétés qui n'a pas la même dimension qu'il y a trente ans.
L'école est à réformer assurément et le statu quo serait la pire des choses;nulle nostalgie d'autant qu' un prof un tant soit peu conscient voit bien que les élèves ont changé.
Reste qu'il faut trouver d'urgence des moyens d'allier culture, autonomie et esprit critique face aux pouvoirs de la télévision devenue propice au lavage de cerveau ,aux faux semblants de la communication, aux joies du zapping, à la" novlangue" ... Comment donner le goût de l'effort personnel? Question qui est toujours d'actualité mais pour laquelle les réponses manquent. Les possibilités offertes par le net à la créativité sont-elles une réponse?
A tout le moins ne sont-elles qu'une partie de la réponse et c'est tout le sens de l'école qui est à refonder. Rude tâche à laquelle notre génération aura essayé de contribuer avec une certaine réussite mais que la société d'aujourd'hui rend encore
plus inextricable tant chacun semble s'efforcer de brouiller les pistes au nom d'intérêts idéologiques inavoués.
Reste le sentiment pour notre génération de" l'avoir échappé belle" tant l'avenir semble confus.

jeudi 16 octobre 2008

Le jardin d'enfants

J’ai passé ma première année d’école au Jardin d’enfants : comme dans les contes, tout était à notre taille dans ce nouvel univers: les tables, les chaises, les toilettes, les travaux et les jeux.
Je suppose que la République souhaitait cultiver dans ce jardin les belles plantes sorties de terre dans l’immédiat après guerre, les mettre à l’abri dans des serres bien exposées, et les faire croître à l’engrais du savoir.
Il se trouve que, pour moi, cette première école était située à l’intérieur d’un grand lycée, lui-même entouré d’un très vaste jardin : pelouses, massifs de rosiers, bosquets, petites allées tortueuses nous permettaient de nous cacher, de nous perdre, d’échapper au regard inquisiteur de l’adulte, mais aussi de nous retrouver.

Ce lycée dans lequel je fis presque toutes mes classes fut-il toujours pour moi, pour nous …un jardin ?

Jardin d’Eden ?
dans une certaine mesure, il le fut, car j’y ai connu de très douces délices à l’âge de cinq ans : nul serpent ne nous guettait encore, mais la bête à bon Dieu nous tentait beaucoup !
Jardin d’Épicure ?
c’est beaucoup moins certain : à l’adolescence nous avions bien compris que l’effort, le devoir, le travail étaient des vertus. Les plaisirs intellectuels étaient nobles, nous avions le droit de nous gorger de lectures, mais le Lagarde et Michard veillait sur notre innocence, et nos corps, moulés dans de seyants petits shorts bleus tous identiques, n’avaient droit qu’aux exercices rythmiques, au cheval d’arçon, et à la corde à nœuds.
Jardin de Candide ?
Certes, nous avons cultivé notre jardin ! nous avons beaucoup ensemencé notre terre, nous l’avons arrosée de nos larmes, lors des compositions, nous avons peiné à faire pousser une belle traduction de Cicéron, des dissertations en trois parties, dignes du concours général. Pendant qu’au-dehors la guerre faisait rage en Algérie, pendant que Kennedy était assassiné... Lors de cette période des trente glorieuses, pensions- nous, avec Candide, que nous vivions « dans le meilleur des mondes possibles » ?